Hier c'était donc Versailles.

Le président qui a théorisé le vide laissé par la mort du roi, aime Versailles. Mais abandonnons le faste présidentiel pour nous intéresser au fond.

Il y a un an, à la tribune du congrès, j’exposais en réponse au Président notre ligne de conduite :
"Chaque fois que vos décisions conduiront la France sur les chemins d’un progrès partagé, nous serons là pour approfondir et consolider.
Mais à chaque fois que vos décisions auront pour effet d’accroitre les inégalités, de précariser les plus désarmés, d’affaiblir les services publics qui sont le patrimoine de ceux qui n’ont rien mais qui ne sont pas « rien », vous rencontrerez notre ferme opposition. Vous vous êtes engagé à faire entrer la politique dans une nouvelle ère et la France dans un nouveau monde, nous vous jugerons donc sur vos actes et sur vos actes uniquement".

Nous ne voulions pas condamner par principe ou par sectarisme. Hélas, nous n'avons pas eu l'occasion de soutenir une politique qui s'est révélée démissionnaire sur le plan écologique, injuste sur le plan fiscal, sans résultat sur le plan international, stigmatisante pour les plus fragiles etc.

Depuis, nombre de ceux qui ont quitté la gauche pour rejoindre les marchistes me/nous reprochent de ne pas accompagner le nouveau pouvoir. A celles et ceux-là je voudrais donc décrypter ce que j'ai entendu à Versailles.

Il y avait jusqu'ici cette théorie en vogue qui voulait que le président marche sur deux jambes. La gauche finirait bien par suivre la droite. Au cours des dernières semaines, de nombreux élus ou soutiens de la première heure d'Emmanuel Macron, ont lancé des appels à une inflexion sociale de sa politique. Depuis hier après-midi ils ont la réponse : elle ne viendra pas. Ni demain. Ni jamais.

Certains autres pensaient que c'était une vision tactique qui guidait le chef de l'Etat : après avoir fracturé la gauche, il aurait pour dessein de fracturer la droite. Une fois son forfait achevé, il pourrait rééquilibrer sa politique. Depuis hier après-midi, chacun sait qu'il n'y aura aucun rééquilibrage. Ni demain. Ni jamais.

Pourquoi? Parce que Emmanuel Macron a devant le congrès défini sa politique. Elle est néo-libérale.

Les mots prononcés le sont pour rassurer sa gauche. Le président parle d'"émancipation" individuelle, "d'Etat providence du 21ème siècle". Mais les réponses apportées sont toutes d'inspiration libérale.

Emmanuel Macron croit aux premiers de cordée. Ceux qui le sont et ceux qui pourraient le devenir. L'égalité se résume à l'égalité d'accès au marché. Chaque individu doit pouvoir y contribuer par ses talents. Ensuite c'est le marché qui sélectionne et récompense les mérites de chacun. Les inégalités de revenus ne sont plus un sujet. Le président l'exprime sans ambages. Seules comptent les "inégalités de destin". Chacun doit avoir sa chance par la formation, mais ensuite chacun doit accepter le marché pour seul juge. Pour Emmanuel Macron, la lutte contre les inégalités ne passe plus par la redistribution des richesses produites. Chacun est "responsable" de son destin, donc de son chômage, de sa pauvreté, de son statut, dès lors que l'Etat a garanti des conditions de départ équitables.

C'est la justification de la réforme de l'assurance chômage qui mettra chaque chômeur devant sa "responsabilité" en l'obligeant à accepter les offres d'emploi qui lui seront soumises.

Le rôle de l'Etat se limite à fluidifier le marché et à assurer un filet minimal de sécurité pour éviter tout risque d'explosion sociale.

La rhétorique est tristement classique. Comment est-on "juste"? "il faut être plus forts pour être plus justes" et "la clé d'une économie forte, c'est l'investissement". "Pour partager le gâteau, il faut qu'il y ait un gâteau". Tout cela a l'apparence du bon sens.

L'apparence mais pas la réalité. Pourquoi ? D'abord parce que pour Emmanuel Macron, comme pour les libéraux, pour que le gâteau prenne, il faut baisser les impôts des plus aisés et baisser la dépense publique donc les services publics. C'est ainsi qu'habilement, il donne à miroiter des baisses d'impôts tout en prévenant que cela aura pour corolaire la baisse des services rendus. Pour Emmanuel Macron, la redistribution ne passe pas non plus par des services publics renforcés.

Cette théorie du gâteau est aussi indigeste que celle de la richesse qui finit toujours par "ruisseler" de haut en bas. Que se passe-t-il une fois le gâteau sorti du four? Comment chacun pourrait-il disposer de sa juste part quand les dividendes sont désormais moins imposés que le travail, quand l'impôt sur la fortune a été abrogé sans exigence d'investissement dans les entreprises françaises? Comment laisser penser que l'argent, quand il s'investit, l'est au bénéfice exclusif de l'économie réelle? En bref comment assurer une juste répartition du "gâteau" quand les outils de la répartition sont abandonnés?

Les politiques sociales sont honteusement disqualifiées dans le discours présidentiel : "Quelle gloire peut-on tirer de politiques sociales qui ont condamné à la pauvreté un enfant sur cinq?" Comme si c'étaient les politiques sociales qui avaient "condamné" à la pauvreté ces enfants ! Comme si la question ne devait pas au contraire être posée de savoir combien d'enfants pauvres supplémentaires nous aurions, si ces politiques n'avaient pas existé !

En introduction à son intervention, Emmanuel Macron nous disait se souvenir des conditions de son élection. L'espace d'un instant s'entrebâillait la porte d'un sursaut. Ses souvenirs allaient-ils lui rappeler qu'il a été élu face au Front national pour sauver le modèle Français, mais pas pour le détruire lui-même... Non... Ces souvenirs n'étaient qu'une figure rhétorique. Le Président a visiblement oublié.

Le modèle Français n'est pas le sien. Il voit dans les décennies passées une suite d'échecs. La solidarité, la redistribution, la lutte contre les inégalités, ne sont pas son affaire. Il promettait de remettre la République en marche. Dans les faits, il la transforme en marché.

Ce qu'il propose, sa terre promise, n'est pas un nouveau monde. C'est une politique qui, partout où elle a été appliquée, a conduit à plus de pauvreté, plus d'inégalités, plus d'austérité et de précarité.
Les politiques qu'il condamne n'ont certes pas permis d'éradiquer le malheur. Mais elles ont, au cours des décennies passées, permis d'assurer la cohésion sociale. Elles doivent être repensées, améliorées mais leur logique est celle d'une plus grande justice.
Qu'est-ce que la force sans la justice? Une jungle.

Le président a l'apparence de la modernité, mais il est le dernier avatar d'une pensée datée.

Sa vision ne manque pas de cohérence. Mais elle n'est pas la mienne. Je suis, pour reprendre la formule de Lionel Jospin, "favorable à l'économie de marché, mais contre la société de marché".

Pour Emmanuel Macron la vision c'est le marché jusqu'au bout. Pour les socialistes depuis Jaurès, c'est "la République jusqu'au bout". Deux philosophies. Deux visions du monde. Deux regards sur l'Humanité. Pour les socialistes, le Capital c'est l'Humain.

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